Ils se sont regardés penser. De gauche à droite : Escher (Eye), Rodin (son Penseur) et Magritte devant sa Lampe philosophique
Ils se sont regardés penser. De gauche à droite : Escher (Eye), Rodin (son Penseur) et Magritte devant sa Lampe philosophique

♫ Avec la pensée, tout commence par des indéfinissables, ils ont rang de postulats.
♫ Les idées sont des choses, la pensée est de l’action.
♫ Les écrits volent mais les pensées restent.
♫ ― Je pense que…

― Attention, le mot est un peu fort. Dites plutôt : « Je pensotte, je pensouille que… ».
♫ La pensée n’est pas gratuite. Il y a des contraintes physiques à l’acte de penser.
♫ La pensée est système ou elle n’est pas. Mais système ouvert ou fermé ? Souvent les deux : un système « fêlé ».
♫ Dans la mesure où elle est faite d’info, toute pensée est sujette à auto-limitation ; étant système, elle est passible d’incomplétude. D’où la triade : Information, Système, Incomplétude (ISI).
♫ Systémiquement parlant, l’immense majorité des propositions émises dans le langage verbal sont bancales.
♫ Les vraies questions sont insondables, donc insolubles sinon par l’arbitraire.
♫ Parloir et pensoir : collusion, c’est certain. Mais y a-t-il complot, c’est-à-dire un projet ?
♫ Le présumé fossé entre science et philosophie s’est rempli de disciplines nouvelles. Bientôt, on pourra traverser à pied sec.
♫ Les temps sont mûrs pour une histoire naturelle de la pensée.
♫ La pensée a outrepassé sa finalité (la PhS attribue cette idée à L. Boltzmann).
♫ La pensée n’était pas faite pour penser. Quel avenir lui reste-t-il ?

Penser la pensée

Pensée et action, pensée ou action, dites-vous ? Mais voyons, la pensée, c’est de l’action, pas le contraire de l’action ! Regarder le monde est un acte : c’est s’en couper un morceau, de quelque taille que ce soit, du boson au superamas galactique. Ce faisant, on isole un système, assez maladroitement, on fait même une gentille boucherie de systèmes ! Remarquons bien que c’est le sujet pensant qui découpe.

Comprehendere (comprendre, saisir ensemble) est un acte. Pensée et action… s’il y a une démarcation, elle est ailleurs.

Rien ne peut nous assurer que la pensée « était faite » pour penser. Il est plus économique et plus prudent de supposer qu’elle était faite pour prévoir, conduire, optimiser et exploiter l’action. L’éclosion de la pensée, puis son développement, se sont déroulés en interaction, non seulement avec l’environnement mais avec le cerveau lui-même, au point de braver les jeunes lois cérébrales. La pensée…, grâce au cerveau bien sûr, mais aussi malgré lui ! Le cerveau s’est auto-construit, de même que la pensée s’est forgé sa logique.

Pensée et langage, pensoir et parloir pour éviter les grands mots, c’est vieux comme une vendetta corse. Pensoir et parloir sont larrons en foire. Enfants de la balle, très peu surveillés, s’épaulant l’un l’autre, comme des acrobates ils exécutent des performances insensées. Un couple de danseurs vertigineux…, une association diabolique. Ah, s’il ne s’agissait que de jeu, le monde serait un jeu d’enfants, Héraclite l’a bien dit.

Mais ils se trahissent aussi à toute occasion. Quant aux complots entre langage et pensée, tous deux se trompent (jusqu’à se cocufier, si j’ose dire) et se manipulent comme un vieux couple. Cependant, leurs complots ont des fuites, les mots en sont témoins : avez-vous remarqué que la plupart sont à double sens ? Bref, tout en collaborant étroitement, pensée et langage venaient d’engager une longue compétition —qui dure encore. Sans compter qu’un troisième larron s’est glissé entre eux : le sens (au « sens » de : signification). Il y a enfin les « contrôles » multiples par les instances cérébrales dites supérieures.

Aujourd’hui, les affaires ne sont toujours pas réglées.

On peut aussi considérer que langage et pensée ont chacun dépassé leur finalité évolutive, qui était de préparer et optimiser l’action. Maintenant, chacun d’eux est auto-alimenté mais tous deux en rivalisant s’entretiennent mutuellement. Enfin, ils pourvoient à d’autres fonctions telles que : (pour l’individu) tromper son angoisse métaphysique, sa peur, sa solitude ;  (pour le groupe), renforcer la cohésion sociale.

La psychologie, ce n’est pas seulement l’étude et la maîtrise des mille et une ficelles de l’appareil cérébral, la recette du bien-être quotidien, la médication des désordres mentaux les plus sérieux. La psychologie, c’est aussi l’investigation, si hasardeuse, parmi de très anciennes histoires qui remontent aux débuts de notre espèce : pas les dinosaures —ne confondons pas— mais les mammouths, certainement. Ce sont les connaissances aujourd’hui réunies qui nos incitent, vraiment, à envisager un certain nombre de victoires et défaites, de crises et de ruptures survenus, dans les temps jadis, entre les acteurs de l’évolution humaine. « Acteurs »… dis-je, par personnification des éléments du système, ce n’est là qu’un moindre risque de l’exercice. Dans un ordre chronologique approximatif :
Un microcosme  cérébral est constitué en tant que représentation, modèle réduit du macrocosme (le monde). Ce que l’on appellera la Pensée vient doubler le monde. Elle peut le manipuler virtuellement. Elle en tire un immense pouvoir : d’une part mémoriser l’expérience, d’autre part préparer, anticiper, optimiser, exploiter l’action !
Première crise de l’information : trop d’info pour l’individu humain, il en recueille beaucoup trop pour ses besoins. Songez à tout ce que sait faire une fourmi (jusqu’à improviser !) avec une malheureuse centaine de milliers de neurones… Nécessité de sélection sensorielle, nécessité de destruction massive de l’info.
La pensée s’émancipe du contrôle a posteriori par les résultats de l’action. La pensée prend des ailes ! Elle se crée un monde mental. Elle a outrepassé ses fonctions (présumées) d’assistance à l’action.
La pensée s’extériorise : elle pose des marques dans le milieu environnant.  Devant la nécessité de perfectionner la communication avec les congénères, un appareil phonatoire se constitue (c’est toute l’histoire du larynx), les cris et grognements se font paroles. C’est bientôt le langage  verbal.
Les mots déploient leur puissance. Dans les relations inter-individuelles, ils ont « le dernier mot », la pensée n’étant plus que témoin.
Un troisième larron vient se placer entre la pensée et le mot, c’est le sens ! La pensée a perdu les commandes.
Le mot acquiert le pouvoir suprême, qui, lorsqu’est institué un monde divin, devient pouvoir sacré. Le Verbe, la Parole ne désignent plus seulement la chose, ils sont cette chose, ils s’y substituent ; ceci est dûment consigné dans les textes anciens.
Pour résumer les derniers événements : les besoins de la communication ont finalement mis en place un nouveau monde (il y en a déjà plusieurs), le monde verbal.
Grande bénéficiaire de ce monde verbal : la cohésion sociale. Nos cousins simiesques s’épouillent encore tandis que nous parlons et papotons.
Les facultés d’association et d’imagination n’étant pas de reste, le virtuel est institué et rivalise avec les contingences quotidiennes.
Des réflexions sur le monde et de la réflexion sur ces réflexions naît le goût du “Affaire des paillettes” ou philosophie originelle.
Autre extériorisation sensationnelle de la pensée : l’écriture ! Les conséquences et applications sont bien connues.
La philosophie originelle est très vite dévoyée, les concepts verbaux ayant, à leur tour, pris la place  des choses, s’étant substitués à “la nature”. C’est l’avènement de la métasophie.
L’espèce Hs ayant, par ailleurs, poursuivi sa progression sous tous les aspects, une seconde crise de l’info survient : trop d’info pour l’individu, cela reste vrai (et il y a des moyens pour refuser l’info), mais aussi trop d’info pour les sociétés et même pour la planète. Celle-ci est menacée d’étouffement par l’infosphère.                           
Toute pensée, dans la mesure où elle est constituée d’information, est sujette à auto-limitation, de même que, étant système, elle est sujette à incomplétude (“Fondements”).